Traversée des Pyrénées entre GR et HRP

Traversée des Pyrénées entre GR et HRP

Etape 35 : Refugio de Bachimaña - Refugio de Respomuso

Mercredi 12 juillet 2017

Etape 35 : Refugio de Bachimaña – Ibon d'Arnales – collado de Pondiellos (2812m) – Bloqué dans la face SudOuest – Refugio de Respomuso

 

Enfin le ciel bleu est au rendez-vous, pour une journée qui doit être capitale. C’est ni plus ni moins que le dernier massif des 3000 qui se dresse sur notre chemin. J’ai étudié la possibilité de franchir les pics d’Enfer en traversée, si toutes les conditions sont réunies. Marc ne nous suivra pas, il part en solo en suivant un itinéraire nettement moins intense. Nous nous quittons à 7h45, chacun allant dans des directions opposées, rendez-vous dans plusieurs heures au prochain refuge. Nous laissons rapidement le bon sentier, environ 10 minutes après le refuge, au cairn indiqué par Marc. Il faut suivre une sente, coupant le pan de montagne en une traversée ascendante, afin de rattraper le GR qui monte des bains de Panticosa. Cette sente est plus ou moins marquée, mais au-dessus de l’étang, il n’y a plus de trace ; il va falloir chercher son chemin par soi même.

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Ibon de Arnales et Picos de Bachimaña

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En fond de vallée les bains de Panticosa

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De nombreux paravalanches protègent les bains de Panticosa, se trouvant quelques 500 mètres plus bas. Le sentier se perd au milieu du pierrier qui recouvre ces hauteurs. Des cairns indiquent des itinéraires dans toutes les directions. Trop de cairns, c’est paumatoire au possible ! Heureusement, nous pouvons marcher à vue, en lisant correctement le terrain, que l’on confronte à la carte locale. Nous sommes à la recherche du col de Pondiellos qui doit nous donner l’accès au versant Sud des pics d’Enfer. Une première pause est nécessaire vers 10h20, à la base d’un grand couloir de neige, peu engageant.

 

Garmo Negro tout à gauche, col de Pondiellos bien cachè à droite

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Quand nous nous remettons en marche en suivant un nouveau cairn, nous trouvons enfin un superbe sentier, et de nombreux randonneurs. Enfin, nous allons pouvoir avancer vite ! Et c’est ce que l’on fait. Hélas ! J’ai la présence d’esprit de regarder le GPS et l’information qu’il me donne est sans appel : nous allons à grands pas vers le pic de Garmo Negro et non vers le collado de Pondiellos. Demi-tour immédiat. L’itinéraire du col de Pondiellos est celui qui passe par le couloir de neige. Cette petite erreur nous coûte 20 minutes. Le couloir enneigé est semblable à un glacier qui charrie des centaines de mètres cube de terre. Il est fortement incliné et glissant. Nous laissons la langue de neige et préférons prendre de la hauteur par un peu d’escalade facile sur la gauche du couloir. Le collado de Pondiellos est franchi à 11h36, pour 3h11 d’efforts. Nous voilà nez à nez avec l’obscure face Sud des pics d’Enfer.

 

Dans l'axe du col de Pondiellos

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Escalade dans le col de Pondiellos

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Ces pics d’Enfer ont naturellement mauvaise réputation. On y devine des orages épiques, des avalanches monstrueuses, des inondations homériques, des glissements de terrain terrifiants. Mais qu’ils sont beaux ! Ce n’est pas une de ces montagnes où vous venez et vous passez en quelques heures. Elle nécessite un effort tenace et une longue marche variée à souhait.

Lorsque nous sortons au col, en voyant les lacs de Pondiellos partiellement glacés, le site nous impressionne. Paraissant tous au même niveau mais en fait légèrement étagés, ces lacs de Pondiellos sont enchâssés dans un espace marqué par l’aridité et la stérilité des rivages dénudés. On demeure perplexe devant la possibilité de gravir une telle montagne verticale.

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Les pics d'Enfer tels qu'ils nous apparaissent au collado de Pondiellos et le couloir presque sec

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J’ai sur moi deux topos qui indiquent deux itinéraires différents. Celui de Michel Angulo présente la voie normale, en PD+ ; cette voie emprunte un couloir de neige et donc elle n’est praticable qu’en cas de bon enneigement. Or de neige, il n’en reste presque plus ; la rampe blanche est fracturée en plusieurs points. Le topo indique qu’il ne faut pas y entrer. Je lis le second topo, celui de Luis Alejos, qui présente un second accès par la crête, une voie cotée F+. Cette crête doit être praticable. Nous choisissons donc de suivre ce topo, accès nettement meilleur sur le papier. Afin de ne pas perdre trop de dénivelé, nous n’allons pas chercher la base de l’arête, mais par une courte diagonale, nous nous présentons à la base de la sombre muraille. Il nous faut gravir cette imposante face Sud. Confiants, nous lisons le terrain, repérons quelques cheminées, enfilons le casque et c’est parti pour de la grimpe pure. Ce n’est clairement plus de la randonnée. Cela devient de l’alpinisme, mais en mode libre. On pose les mains, on efface de nombreux passages en 4 sup et sur une bonne banquette, après 3h50 de marche, on sonne l’heure du repas. Il est 12h31. Durant cette halte, lorsque le vent souffle il fait trop froid, sitôt qu’il cesse il fait trop chaud. Ainsi va l’humeur de la haute montagne. Mais jusque là tout va pour le mieux pour nous, confiants dans nos moyens.

 

Ibònes de Pondiellos sous le versant Nord du Garmo Negro

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Escalade avant le repas

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13h05 c’est reparti. C’est reparti, oui, mais c’est encore plus technique. A présent, le niveau de difficulté s’est élevé d’un cran ; nous sommes dans du 5 inf. La situation devient critique. Il est évident que nous ne pourrons pas redescendre par cet itinéraire. Notre salut doit passer par la crête. Les pas d’escalade que l’on efface sur cette roche pourrie, n’augurent rien de bon. J’atteins enfin la crête mais à présent la situation est effrayante. Le cap du critique vient d’être définitivement franchi, nous sommes dans le danger le plus total. Le vent souffle très fort et la roche est totalement délitée. Cette crête est fine comme une lame de rasoir ; impossible de se tenir debout à cause de l’intensité du vent, impossible de progresser en « sécurité » sans corde. J’avance malgré tout sur 10 mètres, à cheval sur les rares blocs stables, mais c’est de pire en pire ; chaque prise cède, projetant dans le vide quelques kilos de cette roche pourrie. Yannick n’arrive pas à sortir sur la crête, il est tétanisé. Je tétanise de peur à mon tour. Nous sommes dans une impasse, le piège infernal vient de se refermer sur nous. Avec sang froid, j’arrive malgré tout à rejoindre Yannick sur sa plate forme à l’abri du vent. Nous sommes prisonniers de la paroi à presque 2900m, sur une banquette d’un mètre carré. Fin de la partie à 13h30. Toute tentative de désescalade conduirait inévitablement de vie à trépas. Cela semble insensé, mais nous sommes dans une prison sans barrot, et c’est de nos vies qu’il s’agit. Nous n’avons plus d’autre alternative que d’appeler les secours. Mais pour aggraver la situation, le 112 sur nos réseaux ne passe pas. Tels des naufragés sur une ile déserte, il va falloir lancer des bouteilles à la mer. Et ne pas désespérer ! Heureusement, il y a du monde dans le massif et notamment sur le proche pic d’Arnales. Nous appelons à l’aide, nous les interpellons en français, en anglais, ils répondent en espagnol. « Help ! » « Por favor, ajudo mé ! » Que comprennent-ils de la situation ? A force d’insister, un homme finit par nous répondre : « Nous allons téléphoner ». « Muchas gracias » lui lance t’on. La bouteille à la mer a atteint son but. Il y avait un dernier espoir en la personne de Marc, qui aurait pu appeler les secours en ne nous voyant pas arriver le soir au refuge de Respomuso, mais cela aurait impliqué de passer la nuit dehors sur notre perchoir. Psychologiquement j’étais prêt à cela. Nous avons des vivres de reste, des vêtements chauds et de l’eau. Mais quid si une tempête se lève ? Heureusement rien de tout ça, il ne reste plus qu’à patienter.

 

Au point rouge, l'endroit où nous nous trouvons

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A l’abri du vent, la vue est superbe sur la face Nord du Garmo Negro et les étangs de Pondiellos. Le Vignemale est toujours visible, tout comme le cirque de Gavarnie. Hélas, la situation ne permet pas de profiter pleinement de ce panorama grandiose. Nous avons le temps de lire et relire le topo pour comprendre d’où vient l’erreur. C’est une mauvaise interprétation de ce dernier qui nous a conduits là. Le sentiment d’impuissance et de frustration est immense ; notre vie tient à présent à la qualité des secours de montagne espagnols. Les minutes passent, que le temps paraît long. 14h50, le doux ronron du rotor d’un hélicoptère se fait entendre. La délivrance est proche. Les nerfs de Yannick lâchent, moi je m’interdits toute émotion. Je me sens responsable de tout cela, je dois donc faire face. Après deux tours dans ce petit cirque, les sauveteurs nous localisent, il leur reste à présent à nous sortir de là. Et le plus difficile pour eux va commencer. Le pilote va faire preuve d’une maitrise incroyable, car les rafales du vent contrarient grandement l’approche sur l’arête. Un premier jeune secouriste saute de la cabine, et manque de justesse à tomber dans le vide. Nous venons de frôler un drame. Il est en état de choc. Je sors la tête le long de la crête, il cherche des blessés. Je lui explique qu’il n’y a personne de blessé et alors, toujours choqué par la peur qu’il vient de se faire, me demande sur un ton agacé pourquoi nous avons fait appel aux secours. Il n’a pas pris la mesure de la situation. Je lui montre qu’il est impossible de monter et tout aussi impossible de descendre. Il n’a pas de matériel pour nous sortir de là ; il parle beaucoup avec l’hélico à l’aide d’une radio. Il nous demande sans cesse de ne pas bouger. Nous comprenons tous les trois que ce ne sera pas par les airs que nous sortirons de cette souricière, mais à l’aide de rappels. En effet, un second secouriste plus âgé et surtout bien mieux équipé, arrive à son tour à se poser sur l’arête. Le pilote de l’hélicoptère est un véritable virtuose des airs, car la lutte avec le vent pour ne pas toucher un dièdre, est spectaculaire. Ce second secouriste rassure son partenaire par son calme, et nous de même. A l’aide d’un perforateur, il va fixer deux plaquettes pour tirer un premier rappel. Il a une corde de 50 mètres, un baudrier, un tas de sangles, grigri, reverso et mousquetons. Cette fois, nous pouvons dire que nous ne dormirons pas dehors. Le secouriste chevronné se prénomme Tori ; il descend le premier, afin de réceptionner Yannick. De grosses pierres chutent sous nos pieds, dévalent dans l’axe du rappel, le danger est permanent. Le second se prénomme Kiko, c’est lui qui nous fera descendre pendant que Tori met en place un second relais pour un nouveau rappel. Les manipulations se font à présent de façon plus fluide. En deux rappels, tout le monde se trouve hors de danger.

 

Nos secouristes au rappel

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Il ne reste plus qu’à se rendre tous les 4 au pied de la paroi et appeler l’hélico qui va venir nous récupérer. Durant cette courte attente, Kiko va nous expliquer que trois jours auparavant, ils étaient déjà venus sur les pics d’Enfer récupérer un cadavre qui avait fait une chute sur l’autre versant, celui de la dalle blanche. Tori relève nos identités, nous explique qu’ils font partis de la guardia civil de montaña, l’équivalent du PGHM français. L’ambiance est nettement plus détendue, tout en restant professionnelle. Nous leur expliquons que nous devons aller plus à l’Ouest jusqu’au refuge de Respomuso, car un ami nous y attend. Ils doivent normalement nous déposer à Panticosa à l’Est, mais devant notre insistance ils comprennent qu’un détour par Respomuso ne sera pas plus long en hélico. Après le briefing sur le protocole pour monter puis descendre dans le véhicule volant, l’hélico nous récupère tous les 4 et en moins de 5 minutes, nous dépose sur le GR11 proche du barrage de Respomuso. Il est 18 heures. Nos anges venus du ciel repartent dans les airs sans attendre. Merci Kiko et merci Tori pour tout et bien plus. On vous doit certainement la vie.

 

Embalse de Respomuso et Grande Fache à gauche

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En 15 minutes, nous sommes rendus au refuge de Respomuso, refuge qui prend tout son sens littéral. Marc ne s’est pas douté un seul instant de l’étrange pièce en trois actes qui vient de se jouer sur les hauteurs des pics d’Enfer. Même en voyant l’hélicoptère se poser tout proche, il n’imaginait pas que ce fût pour nous. Revenons à notre traversée, puisque tout est bien qui finit bien. Ce refuge de Respomuso est réputé pour une nourriture de self service. Il est aussi confortable que celui de Bachimaña, douche chaude par chambre. Le repas est servi à 20 heures sur des plateaux individuels certes, donc pas de supplément, mais la qualité et la quantité sont au rendez-vous des standards actuels : soupe de légumes, pates et boules de viande en quantité. Il n’y a rien de négatif à signaler. Nous partons nous coucher à 21h30, la tête pleine d’images contrastées et de sentiments étranges de survivants qui reviennent de l’Enfer. Je viens de recevoir une dure leçon d’humilité dont je ne suis pas fier. Et pour finir, je citerai le grand Reinhold Messner : « La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse ».

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La journée en chiffres :

Temps de marche : 4h20 - Distance : 5km - Vitesse : km/h

Dénivelé positif : 1059m - Dénivelé négatif : 359m

Altitude maxi : 2885m - Altitude mini : 2105m

 

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17/01/2017
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